L'ETHIQUE,
recherche de sens, des défis pour le Travail Social

intervention au CSTS le 29 mai 2015 de
Brigitte BOUQUET Personne Qualifiée Membre du CSTS 

L'objet est une synthèse rappelant succinctement
- La signification des termes -
ce qu'est l'éthique, son fondement ; je reprendrai la définition de Ricoeur en montrant les trois aspects et leurs implications
- puis je rappellerai les tensions, qui se posent à tout travailleur social et qui peuvent engendrer des conflits éthiques du fait de la conception de son rôle et de sa position institutionnelle, professionnelle, personnelle.

I - En premier, je rappellerai la sugnification des mots VALEURS, MORALE, ETHIQUE, DEONTOLOGIE.

Je les différencierai. Pourquoi ? Parce que j'ai observé depuis quelques temps, d'une part une confusion entre eux et d'autre part une méconnaissance du terme éthique.

Le terme valeur me paraît être celui qui est le mieux compris, qui ne pose pas de problème de sens. J'entends par valeur, un principe de jugement qui exprime "ce qui importe". C'est un choix qui mérite qu'on en paye le prix, un choix qu'on veut défendre et qu'on voudrait voir ratifier par le plus grand nombre. Mais une fois dit cela, il y a tout un débat sur les valeurs. D'aucuns leur donnent des positions universalistes alors que d'autres opposent la pluralité de fait des systèmes de valeurs, leur variabilité. On parle de valeurs professionnelles alors que certains disent que non, c'est seulement personnel. On peut dire qu'il y a permanence et fragilité des valeurs et inéluctable dialectique entre les positions.

Et la morale ? La morale recouvre les valeurs reconnues dans une société donnée, considérées comme « bonnes » de manière absolue, et découlant d'une certaine conception de la vie ?
Il faut savoir qu'au sens philosophique, l'éthique et la morale, même ont pratiquement la même étymologie (éthé en grec, les mæurs; et mores en latin les coufumes).
Mais actuellement, on évite ce mot. Car La critique est forte du fait de la confusion entre morale et faire de la moralisation. On dénonce sous l'expression « faire de [a morale » la moralisation et la pensée unique 2

Quant à la déontologie, elle est souvent perçue comme suffîsante parce que très concrète bien que pour le travail social, le code de déontologie ne soit pas reconnu de façon légale cofltme pour les médecins et d'autres professions. La déontologie est à comprendre comme un ensemble des devoirs et règles dont une profession se dote pour organiser son fonctionnement. La déontologie donne une conscience des limites, des règles. Elle appartient à la règle instituée. Dans le travail social elle a eu une conception divisée. Elle est perçue par beaucoup comme une balise à partir de laquelle réfléchir, mais certains la critiquent comme mode d'enfermement de la réflexion. Maintenant cette tension s'est fortement atténuée

J'en viens au terme éthique. Depuis ces toutes dernières années, je m'aperçois que le terme éthique est souvent perçu comme quelque chose d'abstrait, de lointain. Or c'est une méconnaissance du terme. Car c'est le contraire. L'éthique se construit au quotidien et ne peut pas être détachée de la pratique. Elle désigne le questionnement de I'action sous l'angle des valeurs qu'on a, et de ta finalité du travail social. Elle cherche à dépasser une logique d'action purement technique.

II. L'Ethique est une position fondamentale

Dans le champ social et médico-social, la substance du travail, c'est I'autre - et le travailleur social en relation avec l'autre -, dans une relation socialisée. L'éthique vient en appui de cette relation. F Dolto a dit que " Éthique et pratique sont indissolublement liés".

Pour ma part, je me réfère toujours à la définition de Paul Ricoeur. L'éthique est "la visée de la vie bonne avec et pour autrui dans les institutions justes" dit Ricoeur. Personnellement, je trouve que cela va très bien avec le travail social.
Car en disant cela, Ricoeur décrit ainsi trois moments forts de la visée éthique :

  • Celui de la relation à soi-même : c'est la croyance dans la liberté de faire, qui est autre chose que de subir les déterminismes naturels et sociaux.
  • Le second moment est celui de la relation à l'autre, le proche, qui impose le respect et la reconnaissance de sa liberté à lui. 
  • Le troisième moment est celui de la relation aux tiers qui exige la médiation d'institutions justes.

Cette définition de Ricoeur est très exigeante. C'est sur ce terrain de la reconnaissance de I'autre comme sujet, dans la réciprocité des libertés et dans les finalités des institutions, que se posent les questions éthiques liées aux activités de I'action sociale.

Cela implique à mon sens de lier l'éthique de conviction, l'éthique de responsabilité, l'éthique de discussion.

Max Weber dans son célèbre ouvrage, le savant et le politique (1919) oppose l'éthique de conviction, qui ne se préoccupe que du principe moral présidant à I'action sans se soucier des conséquences, et l'éthique de responsabilité selon laquelle seul compte le résultat.
Chacune prise isolément est insuffisante, peut tomber dans ce travers. Dans le travail social, il y a une nécessaire complémentarité. Comment la concevoir ?

L'éthique de conviction professionnelle promeut une certaine conception de I'Homme et du monde à défendre, ce que Ricoeur appelle des " convictions bien pesées ". I1 y a en effet un socle au-deçà duquel le travail social ne peut aller. Ce sont les valeurs fondamentales. L'éthique de conviction permet de défendre la place d'autrui. Si autrui se sent une personne et peut s'affirner comme une personne s'il est reconnu comme tel. Mais il faut aller plus loin que la personne vue dans son identité, sa singularité, en la considérant aussi comme un Être social, c'est-à-dire dans ses rapports avec autrui, dans ses liens avec son environnement, et enfin dans sa citoyenneté.

L'éthique de responsabilité est celle qui est appelée par un contexte d'évolution permanente et de complexité. Que le travail social s'effectue sur un territoire, en milieu ouvert, à domicile ou en établissement, la responsabilité y est inhérente ; elle s'impose comme mode de structuration des pratiques quotidiennes. La responsabilité morale et éthique signifie "Je veux répondre de mes actes ". La responsabilité du travailleur social n'est pas seulement relative au caractère plus ou moins juste de son intervention auprès des personnes mais au sens que prend celle-ci du point de vue d'une orientation de la société.

L'éthique de discussion (défendue par Appel et Habermas) s'élabore dans des espaces de discussion, dans un dialogue ouvert par I'argumentation, en partant de situations concrètes, afin que les décisions se prennent sur un mode démocratique. L'éthique de la discussion est donc une éthique procédurale. Pour les comités d'éthique, la réflexion, la discussion est importante mais il ne s'agit pas d'aller jusqu'à une décision et bien de la laisser à la personne

Ces trois approches se complètent et aident à définir le sens du travail social. De plus, elles ont à s'enrichir des conceptions complémentaires, j'en rappelle 3 :
* éthique de finitude de Eugène Enriquez. Il veut nuancer l'éthique de Ia conviction, l'éthique de la responsabilité et l'éthique de la discussion en introduisant une conscience des limites, des zones inconnues, des incertitudes. La « finitude » humaine, c'est l'idée que l'homme n'est pas omniscient, ni omnipotent. Il n'est ni pure rationalité, ni pure bonté.
* l'éthique de la fragilité, de Monique Castillo, (philosophe, a été directrice du DEA éthique, droit et politique, Paris12) : I'individu fragile souffre précisément d'une inégalité existentielle. Sa vulnérabilité en fait une proie pour les autres, ou bien un objet d'indifférence et d'abandon. L'éthique de la fragilité suppose une tout autre attitude, celle de la sollicitude, de la préservation ou de l'attention. De là découle I'éthique du " care ". En insistant sur la dimension de la dépendance et de la vulnérabilité, l'éthique du care élabore une philosophie reposant sur une interrogation portant sur la condition humaine dans ses aspects les plus quotidien et ordinaire
* l'Ethique minimale, de Ruwen Ogien (philosophe français contemporain. Directeur de recherche au CNRS, membre du Centre de recherche Sens, Ethique, Société). Il ne s'agit plus ici de viser le bien, mais d'éviter ou du moins de limiter le mal. Ne pas nuire à autrui.

Après ce rappel, j'en arrive aux défis et aux difficultés
car la PRATIQUE NE VA PAS DE SOI

Les difficultés sont au moins de trois ordres d'après la position : position institutionnelle, professionnelle, personnelle.

a) Position institutionnelle

Les modalités de mise en application de l'éthique dans les institutions du secteur social et médico-social se situent à la croisée de cinq champs comportant des tensions internes :

  • 1er champ : les politiques publiques développent fortement actuellement des référentiels qui ont des logiques contradictoires : Par ex., le territoire, avec le développement social loca / mais qui a de nombreuses disparités ; l'insertion sociale et professionnelle / mais sa conception restrictive qui stigmatise ceux qui ne la réussissent pas ; la sécurité nécessaire / le sécuritaire qui domine ...
  • 2e champ : les modalités de l'action publique et les programmes multi-partenariaux qui entraînent le partenariat, le travail en réseau. Mais les institutions et les personnels ont des intérêts parfois divergents, ce qui pose de multiples questions éthiques sur le partage, la confidentialité et le secret professionnel : Quelles informations partager ? Avec qui ? Y a t-il accord des usagers ? Selon quelles modalités de transmission ? Quelles sont les responsabilités de chacun ?
  • 3e champ : les nouvelles technologies de l'information et de la communication. C'est un enrichissement pour les citoyens, pour les professionnels, pour les institutions, Elles sont nécessaires. On doit lutter contre la fracture numérique qui désigne selon l'Unesco « le fossé entre ceux qui utilisent les potentialités des technologies de I'information et de Ia communication pour leur accomplissement personnel ou professionnel et ceux qui ne sont pas en état de les exploiter faute de pouvoir accéder aux équipements ou de compétences ». Mais ce n'est pas sans limites ni sans effets pervers pour et dans les pratiques. Exemple : quand l'objectif d'une institution est simplement technique, l'informatisation des dossiers à outrance dans l'action sociale pose problème en ce qui conçerne la confidentialité et le secret professionnel ou la protection des libertés
  • 4e champ : l'évaluation et le développement des démarches qualité dans le secteur social qui peuvent être le meilleur comme le pire ; meilleur si l'objectif est de mieux répondre, le pire quand cela a tendance à ne devenir que des chiffres.
  • 5e champ : l'évolution du droit des usagers qui demande une pratique de qualité en co-décision avec les usagers / ou à l'opposé une instrumentalisation des usagers par les institutions.

b) Tensions dans la position professionnelle

Les tensions éthiques s'expliquent aussi par les tensions posées par les différentes logiques auxquelles est confrontée l'intervention sociale elle-même :

  • la logique administrative, dont le but est de répondre aux besoins d'intérêt général de la population tels qu'ils sont définis par le pouvoir politique.
  • la logique politique, qui est la recherche du bien commun
  • la logique judiciaire, qui est la garantie du droit 
  • la logique clinique, médicale et thérapeutique, art et science au service de la santé des personnes
  • la logique sociale, socio-éducative, aide à I'auto-détermination du sujet et la la place pour tous dans une meilleure société

c) Enfin, les tensions dans les pratiques professionnelles :

  • entre intérêt privé des personnes et intérêt collectif de régulation et cohésion de la société (par exemple sauvegarde de l'intérêt de l'enfant)
  • entre demande de I'usager et commande institutionnelle (exemple du problème de l'accueil que certaines institutions sont sur une durée très courte ne permettant pas un temps suffisant d'expression et d'échange)
  • entre aide aux personnes et normalisation (exemple de certaines institutions qui posent exagérément une normalisation qui devient une fin en soi)
  • entre autonomie professionnelle nécessaire pour l'aide adaptée et la réglementation (par exemple des conditions telles qu'elles entrainent des personnes hors du champ alors qu'elles ont des problèmes non résolus)
  • entre aide et contrôle (le TS doit sauvegarder sa dynamique, ne pas réduire l'Autre aux actes qui posent problème mais aider la personne comme Sujet qui doit pouvoir retrouver une place ; et non pas avoir pour rôle de contrôler systématiquement, de signaler)
  • entre secret et transparence (éviter les excès du secret : recherche de protection personnelle sur soll propre trar ail -et ceux de la transparence-* tout dire sans respect de l'intimité des personnes )
  • entre secret et informations partagées, (en 2012 le rapport Le partage d'informations dans l'action sociale et le travail social, rappelle que le travailleur social doit décider en accord avec l'usager des informations qu'iI va donner pour trouver une réponse, doit être tenu au courant de I'usage qui en sera fait et avoir la garantie qu'il n'y a pas détournement de cet usage).
  • entre l'intervention qui nécessite une durée adaptée aux personnes et à leur problème, et l'actuelle urgence (differencier urgence sociale et urgence due à une modalité administrative)
  • entre logique d'intervention sociale et logique de gestion (coût, chiffres dominants),
  • entre qualité de I'intervention à rechercher sans cesse et la qualité retreinte à la rentabilité, la rationalisation financière
  • etc

Pour conclure : VIGILANCE ÉTHIQUE

Il y a souvent écartèlement entre les intérêts de la collectivité, ceux de l'institution où œuvrent les travailleurs sociaux, ceux de la personne avec et pour laquelle ils interviennent, et enfin les propres logiques du travailleur social. D'où I'importance des commissions éthiques pour aider.
Le champ de l'éthique n'est pas celui des souhaits impuissants mais celui des choix qui changent le cours des choses et les hommes.
Elle pose :
- la question essentielle de la place du Sujet, dans son altérité, dans sa reconnaissance.
- La question de l'orientation de la société, des effets des politiques sociales.